[Interview] Jeffrey Cheung

Jeffrey Cheung fait partie de ces gens qui ont deux super pouvoirs. Les siens sont l’illustration et le skateboard. Et non content de cela, il y ajoute une qualité : l’engagement. Que ce soit dans l’une ou dans l’autre de ces disciplines, il y injecte un militantisme LGBTQI+ plein de courage et d’intelligence. Il sera au Festival Loud & Proud, du 4 au 7 juillet à La Gaîté Lyrique à Paris. On en a profité pour lui poser des questions.

À l’occasion du festival Loud & Proud de la Gaîté Lyrique, le Californien Jeffrey Cheung vient montrer son talent en forme de double impact. Entre le skateboard et l’illustration son cœur n’a rien choisi du tout et embrasse les deux avec autant de puissance que de finesse. Son atelier, directement inspiré de son projet Unity, aura le bon goût de présenter ses illustrations ainsi que sa dextérité planche au pied. Mais le plus important n’est sans doute pas là. Jeffrey Cheung, aux côtés de son compagnon Gabriel Ramirez, montrera que le skateboard peut être un outil d’émancipation pour la jeunesse queer, malgré un milieu encore fortement teinté d’homophobie et de virilisme à tout crin. Le tout avec des planches dessinées par ses soins.

Kiblind : Comment décrirais-tu ton art ?

Jeffrey Cheung : Mon art c’est moi qui explore mon indentité queer et la célébre, de même que les autres queer et la communauté trans. Je veux créer des images positives pour la sexualité queer et intégrer ces corps dans l’art.

 

Kiblind : Qu’est-ce que ça signifie de travailler sur un skateboard pour toi. Y a-t-il une différence avec un travail sur un support traditionnel ?

Jeffrey Cheung : J’ai commencé le projet Unity Skateboarding, un projet qui travaille sur le soutien et la mise en confiance des personnes queer et trans qui skatent, il y a deux ans. À ce moment-là, je peignais les planches à la main avec en bas les noms des skaters queer, le plus souvent accompagnés d’un personnage reprenant les caractéristiques du skater. J’ai dû peindre quelque chose comme 1500 planches jusqu’à maintenant pour d’autres personnes queer et trans de toutes les identités, genres, types et couleurs. J’ai ressenti le besoin d’élargir ma palette de personnage dans mes visuels et de célébrer tout les types de gens, avec à chaque fois un petit mot d’encouragement genre « n’aie pas peur de ce que tu es ! ».

J’ai aussi peint ces planches dans l’espoir qu’ils skatent vraiment avec avec et pas qu’ils les accrochent au mur. J’aime bien, hein, quand je les vois accrochées au mur, mais ça me rend tellement plus heureux quand vois les gens faire du skate avec et se sentir fiers de ce qu’ils sont.

Aujourd’hui, j’en peins beaucoup moins, nous utilisons un système d’impression car ça me prenait beaucoup trop de temps. J’aime voir le principe de peindre ces planches et notre engagement dans le skate comme un effort collectif. Même si c’est cool de pouvoir récolter de l’argent pour soutenir le projet en les vendant, je suis toujours plus heureux de les offrir à des queer et des trans qui viennent skater à nos session.

 

© Jeffrey Cheung

 

Kiblind : La sexualité, le perception de soi et l’effacement des genres semble être les principaux sujets de ton travail… Pourquoi se concentrer sur ces thèmes ?

Jeffrey Cheung : Je pense que ça a commencé quand je me suis mis à utiliser mon art pour me plonger dans ma propre sexualité et identité queer et prendre le dessin et la peinture comme un moyen pour m’en sortir. J’ai grandi avec beaucoup de honte et de haine de moi-même vis-à-vis de mes attirances, de mes sentiments et de mon corps. Mais j’ai réalisé en grandissant que c’était à cause de cette énorme et systématique oppression sous laquelle nous vivons tous. Depuis l’enfance, nous sommes enfermés dans ce qu’on attend de nous selon notre genre et on nous serine avec un idéal de masculinité pétri d’homophobie, de transphobie de misogynie et de racisme. Je suis en train de comprendre l’importance qu’il y a à résister à ces constructions sociales et à l’impact que celles-ci peuvent avoir sur les gens qui ne vivent pas selon les normes et sont systématiquement oppressés. J’apprends à désapprendre ces constructions qui m’ont rendu honteux, laid et marginal et je veux montrer aux autres queer, trans, à ceux qui n’appartiennent pas au « bon genre » qu’ils n’ont pas à avoir peur de ce qu’ils sont. Le monde de l’art, du skateboard et plus largement la société, sont dominés par la vision hétéronormée du mâle blance cisgenre, et c’est très important pour nous d’avoir une représentation, et plus important encore de pouvoir célébrer ces corps noirs ou marrons queer et trans.

© Jeffrey Cheung

Kiblind : Face à tes œuvres, on a l’impression d’être face à des peintures rupestres dépeignant d’anciens rites aussi bien qu’on sent l’inspiration de dessinateurs plus récents type Quentin Blake ou Ronald Searle. Où puises-tu tes inspirations ?

Jeffrey Cheung : J’avais déjà entendu la référence à Quentin Blake mais je ne pense pas que ça vienne de là directement. J’ai bien sûr lu les livres de Roald Dahl (illustrés par Quentin Blake, ndlr) quand j’étais enfant donc c’est peut-être inconscient. Je dirais plutôt que mes inspirations changent en permanence et je crois qu’on peut voir ça dans mon art.

 

Kiblind : Qu’est-ce que ça représente pour toi d’être au Loud & Proud cette année ? 

Jeffrey Cheung : Nous allons faire une session de skate queer tout niveau et je vais peindre un des fonds de scène du festival. Nous sommes très contents d’être ici !

Kiblind : Avec Unity Skateboarding, tu supportes et aides les skaters queer. Pourquoi as-tu senti le besoin de monter ce projet ?

Jeffrey Cheung : J’ai grandi en faisant du skate et même si j’adore ça, ça reste une culture pas mal homphobe et avec plein de préjugés masculins. Je voulais créer un espace pour moi et les gens qui ressentent la même chose. Notre projet est centré sur les queer, les trans, les femmes et les personnes de couleurs mais tout le monde est le bienvenu à nos session. On espère que dans le futur, le skate mais aussi toute la société sera plus inclusive.

 

Kiblind : Sur quoi travailles-tu en ce moment ? 

Jeffrey Cheung : On filme une nouvelle vidéo pour Unity et on prépare aussi un nouveau projet !

 

© Jeffrey Cheung

 

Jeffrey Cheung / Unity / Loud & Proud 2019

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